Faire face ensemble au temps des catastrophes

par Adrastia

[ CONSTAT ]

L’impréparation des citoyens et des États devant l’Anthropocène

Depuis le milieu du XIXe siècle, l’industrialisation a profondément altéré le système Terre, au point que des scientifiques parlent d’une nouvelle ère : l’Anthropocène, celle où l’Homme, devenu le facteur géologique prépondérant, s’est condamnée à devoir affronter des pénuries et des catastrophes naturelles et humaines. Changement climatique, acidification et montée des océans, pénuries énergétiques, disparition des écosystèmes : les principaux facteurs sont bien présentés dans la synthèse de P. Servigne et R. Stevens Comment tout peut s’effondrer. Ces auteurs soulignent que des phénomènes qui, pris séparément, sont tous redoutables, vont se déchaîner conjointement dans les prochaines décennies. Par exemple, « En l’espace d’une vie, une personne née dans les années 30 a donc vu la population passer de 2 milliards à 7 milliards ! Au cours du 20e siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34. L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire. ». Dès lors, on doit s’attendre à un « effondrement », avant 2050, des systèmes logistiques complexes qui soutiennent actuellement les sociétés développées.

Les autorités politiques et médiatiques redoutent le « catastrophisme » comme source de panique et de perte de confiance dans les institutions. Mais le déni de l’horizon catastrophique dont nous avons pris la route n’endigue pas l’émergence d’un corpus scientifique de plus en plus alarmant. L’attente des catastrophes devient le sens commun d’une partie de la population, sans que les institutions et les élites dirigeantes aient de réponse pratique à apporter à leurs inquiétudes. Dès lors, aux yeux de nombreux citoyens, les États sont disqualifiés par leur absence irresponsable de réaction, tant intérieure qu’internationale, qui a laissé les alarmes scientifiques devenir des constats irréversibles.

En l’absence d’une discussion publique lucide et responsable sur ce sujet, la perspective de l’effondrement est souvent pour ceux qui l’adoptent un facteur d’isolement et de marginalisation. Au lieu de contribuer à un renouveau démocratique, elle risque alors de déboucher sur la dépression, sur l’égoïsme à courte vue du « survivalisme », ou dans le meilleur des cas sur des expériences de modes de vie alternatifs confinés à de petites minorités. La conscience de la gravité de la situation écologique contribue alors à dévitaliser la démocratie, alors qu’elle pourrait au contraire la revivifier.

[ ENJEUx ]

Comment vivre ensemble avec la perspective d’un effondrement plausible ?

Face à la perspective d’un effondrement de plus en plus difficilement évitable, le désespoir ou le déni ne sont pas de mise. Les résultats scientifiquement établis nous promettent un avenir profondément perturbé. Mais il reste une différence importante entre un effondrement total et abrupt subi dans l’impréparation et ne laissant pas suffisamment de ressources naturelles pour rebondir en raison de la poursuite à marche forcée d’un mode de développement dévastateur, et un effondrement partiel et graduel, amorti par l’émergence d’organisations sociales qui l’anticipent lucidement et se préparent à y faire face pour épargner le pire aux êtres humains ainsi qu’aux autres espèces.

La notion-clé est ici celle de résilience. Celle-ci sera collective ou ne sera pas. Dans le temps des catastrophes, il n’y aura pas de salut purement individuel. Cependant, tous les collectifs ne sont pas salutaires. À une période où différents extrémismes, brandissant des visions apocalyptiques, tentent de cliver la population selon des lignes identitaires, il faut éviter que les liens communautaires, qui deviennent facilement sources de conflits, soient la seule solidarité.

En vue d’une résilience humaniste et démocratique, un enjeu immédiat est donc celui de la qualité du débat public sur ces questions, et de ses débouchés pratiques. Est-il possible de mettre à la disposition du plus grand nombre des ressources culturelles et humaines pour se forger un point de vue rationnel sur la question et traverser le deuil environnemental de façon constructive ? Et quelles possibilités d’action offrir, qui permettent aux personnes, sans minimiser la sévérité du pronostic, de se projeter dans un avenir partagé – et désirable ? Quelles actions est-il possible d’engager immédiatement, qui ne soient pas dérisoires face aux perturbations annoncées ? Est-il possible de préfigurer dès maintenant des façons de vivre ensemble (c’est-à-dire de s’alimenter, de prendre des décisions, d’habiter, etc.) qui prennent en compte l’affaiblissement prochain des grands réseaux écologiques, énergétiques, alimentaires, industriels, infrastructurels, socio-économiques, politiques, tous interdépendants entre eux ?

[ SOLUTIONS ]

Les initiatives associatives, pionnières de la résilience

Plusieurs réflexions sur l’Anthropocène mettent en avant l’action à l’échelle locale. Celle-ci prend souvent la forme associative, qui se situe à l’équilibre entre l’impuissance des individus isolés, et la réticence des grandes organisations telles que les États à se projeter dans un avenir qui implique leur déclin. Beaucoup d’initiatives associatives attestent que certains segments de la société civile s’organisent pour constituer des réseaux et des communautés locales résilients et autonomes face aux chocs à venir.

La plupart des initiatives recensées par Eric Dupin dans Les Défricheurs, par exemple, sont pertinentes sur ce plan, et beaucoup de ceux qui les portent donnent, parmi leurs raisons, l’anticipation des conséquences de la crise environnementale. Qu’il s’agisse de groupes de familles engagées dans des projets d’habitat collectif, de commerces solidaires autogérés, de projets tournés vers une agriculture durable, de monnaies locales, de jardinage urbain ou des Villes en Transition, elles font croître une capacité d’action collective qui sera bientôt littéralement vitale.

Ces associations tournées vers l’action concrète peuvent être un remède face au sentiment d’écrasement qui naît lorsque l’on prend connaissance des altérations du système Terre qui sont en cours. Elles sont complémentaires d’autres initiatives, davantage tournées vers la diffusion de l’expertise et l’accompagnement des prises de conscience individuelles. Comme d’autres associations, telles que l’Institut Momentum, Adrastia privilégie ce volet.

Adrastia accompagne différentes initiatives ou projets concrets pour penser ce remède : Darwin par exemple, basé à Bordeaux, est un laboratoire de transition(s), programme d’hybridation urbaine mêlant activités économiques, initiatives citoyennes et associatives dans les domaines de la culture, de l’écologie, des sports urbains. Adrastia ambitionne également une réflexion approfondie sur le Low Tech, dans le but de faciliter l’adaptation en période de crise économique et technique prolongée.

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